Mercredi 25 novembre 2009
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…Des clochards affamés jonchent les trottoirs de la rue. A chacun de mes pas, je les entends marmonner, me réclamer de l’argent, appeler à l’aide, pleurer, s’écraser, disparaitre…
Je marche sans m’arrêter, sans me retourner, sans même les remarquer je crois. Cela fait bien longtemps que la misère humaine est rentrée dans mon quotidien, dans ce que je considère désormais comme normal et habituel. Je ne vois pas de différence entre le fait de prendre un café et la vision d’une épave humaine empestant l’urine et la merde en train de fouiller une poubelle dans le seul but de ne pas mourir de faim. La société nous a lentement habitué à tout cela, nous formatant littéralement, sans que personne ne réagisse, ne dise quelque chose, ne lève le petit doigt…
…La télévision fut l’instrument de l’esclavage de notre civilisation, celui de son abrutissement le plus total. Bientôt, nous lui rendrons hommage au cours de cérémonies occultes, durant lesquelles nous sacrifierons de jeunes vierges nues sur des autels de marbre noir, les décapitant à l’aide d’une antenne parabolique, avant de disposer leur tête fraichement tranchée à l’intérieur d’une boite de cristal pur, macabre métaphore de l’homme abandonnant son esprit et son âme à la toute puissante déesse Télévision…
Mais avant cela, nous devrons passer au travers de la paranoïa, de la folie pure et de la démence. Il ne s’agira pas d’un retour à l’état primal ; non, ce sera quelque chose de plus complexe, de plus retors. La frustration que crée cette société en nous imposant normes, règles, valeurs, lois, règlements, interdits, tabous, bonnes manières et consort, oui, un beau jour, l’homme passera outre cela, pour mieux se libérer, mieux se comprendre, mieux se connaitre, mieux s’aimer, mieux s’accepter tout simplement…Et il fera exploser ce modèle sociétaire dépassé, il l’enverra chier en bonne et due forme.
Ce jour-là, chacun deviendra ce qu’il est réellement. Les rues se rempliront d’êtres déchainés, guidés uniquement par une folie ancestrale qui, car bien trop longtemps ignorée, ne demandait qu’à jaillir au grand jour. Partout, des émeutes éclateront, déversant leur démence enfin libérée : des hommes et des femmes courant nus, hurlant un subtil mélange d’insultes raciales et de philosophie néo-classique, tout en tenant d’une main un exemplaire du « Contrat Social » de Rousseau, et de l’autre un fusil à canon scié, afin d’abattre sur place tout personne incapable de répondre correctement à la question « Quelle est la différence entre un canard ? ». On assistera à d’orgiaques partouzes publiques, durant lesquelles les participants chanteront du Starmania à chaque orgasme. Les avenues s’empliront alors de cris de plaisir, de hurlement de satisfaction, de beuglements dépravés et de mugissements lubriques.
Les lois deviendront obsolètes du jour au lendemain, seule celle du plus fort, ou plutôt du plus fou, prévaudra. Dans un monde livré à lui-même, seul le plus dément peut espérer survivre. La paranoïa et la psychose régneront en maitres sur les terres, guidant les comportements humains dans toute leur décadente splendeur. Et lorsque l’aube percera au travers des volutes de fumées acres, elle éclairera notre civilisation démolie, écroulée sous le poids de sa propre déviance trop longtemps censurée…
Mais revenons-en à nos moutons, ou plutôt à nos miséreux. Tandis que je continue de marcher, en tentant d’afficher sur mon visage un mépris des plus perceptibles, l’une de ces épaves s’écroule devant moi, agité de soubresauts violents, semblables aux spasmes impulsifs caractérisant une crise d’épilepsie. Je me contente de l’enjamber sans même lui jeter un regard, quand je me rends compte soudain qu’il s’agrippe à moi de ses mains crasseuses aux doigts jaunis, signe qu’il doit s’envoyer au moins deux paquets de clopes par jour. Alors que je le compare à un teckel cancéreux implorant, au moyen d’un regard empli de pitié, son maitre de l’achever, la créature accrochée à ma jambe commence à m’implorer de l’aider, invoquant une vie triste, malheureuse, merdique pour tout dire. Tentant de me dégager de son emprise putride, je le regarde soudain se mettre à pleurer en marmonnant, ses chaudes larmes emplies de crasse s’écrasant sur mon pantalon en toile italienne. Ce que je considérai jusque là comme une interférence quotidienne devient alors une menace pour mon bien être et ma santé mentale. Me décidant à mettre fin à cette attaque en règle, je m’empare d’un manche à balai en bois trainant sur le couvercle d’une poubelle, et lui écrase avec force sur le haut du crâne.
Le choc de l’impact se répand à travers mon bras en une série de picotements électriques, anesthésiant temporairement ma sensibilité tactile. L’adrénaline monte en flèche, mon rythme cardiaque s’accélère, ma vision se réduit, devient progressivement floutée, les couleurs semblent s’effacer, ne laissant qu’une trainée grisâtre derrière elles. Mes mains deviennent moites, la température de mon corps augmente, je commence à transpirer tandis que j’ai l’impression que le manche à balai glisse entre mes doigts, me forçant à le serrer encore plus fort, les jointures de mes phalanges blanchissant sous la pression. Tout cela se déroule en l’espace d’une seconde, peut être même moins. Quand je lève la tête afin de regarder autour de moi, tout est gris, noir ou blanc, à l’exception du sang rouge écarlate s’échappant de la plaie que je viens d’ouvrir sur le crâne chauve du clochard toujours agrippé à ma jambe. Bien décidé à m’en débarrasser pour de bon, je réitère mon geste. A chaque impact, une nouvelle gerbe de sang éclabousse le sol, mon pantalon, la poubelle, ma veste, de vieux journaux sentant l’urine, ma sacoche en cuir de crocodile… chaque goutte d’hémoglobine m’apparait rayonnante de couleur, illuminant ma vision en noir et blanc de la scène, galvanisant une joie enfantine au plus profond de moi qui me pousse à continuer ce massacre inhumain. Je continue de frapper de toutes mes forces jusqu’à que le manche se brise, stoppant net mon euphorie et me ramenant brutalement à cette réalité en technicolor.
Je suis immobile, le souffle court, haletant et couvert de sueur. Alors que je lâche le manche à balai défoncé, couvert de sang pourpre, de cuir chevelu et de morceaux de boite crânienne, je sens la préhension de l’importun décliner, ses doigts s’ouvrant à la manière des pétales d’une rose en train d’éclore face au soleil matinal. Au moment même où le morceau de bois heurte le sol d’un bruit sec avant de rebondir, le corps désormais froid du clochard s’écroule sur le bitume, sans un bruit lui. Lorsque sa tête effleure enfin le trottoir, la large entaille au sommet de son crâne laisse s’écouler un flot régulier de sang charriant des bouts de chair et de petits éclats d’os. Je reste figé quelques secondes devant ce macabre spectacle, profitant avec entrain du grossissement de la flaque de sang se formant sous la tête de l’homme. Les subtiles courbes vermeilles courent sur le goudron, avec la grâce d’un drap de satin glissant le long du corps dénudé d’un top model brésilien.
Quand je me lasse enfin de ce sanglant tableau, je réalise que je suis entouré par les visages apeurés, effrayés, horrifiés, terrifiés des clochards restant. A travers leurs yeux globuleux, injectés de sang, ternes, fatigués et vides de sens, j’arrive à lire l’effroi, la terreur et la peur de la mort. Tout cela me réjouirait au plus haut point si seulement la décharge d’hormones qui s’émane de leurs corps bouffis ne colportait toute une gamme d’effluves pestilentiels, allant de la sueur rance à l’urine fraiche, en passant par les excréments séchés. Pris à la gorge par ces relents fétides, je recule brusquement d’un pas, avant de plonger la main dans mon portefeuille pour en extraire quelques billets d’un dollars que je leur jette nonchalamment au visage, avant de dire en affichant un rictus malsain : « Pour la peine… ». Puis je me retourne, et reprend ma marche. Une journée ordinaire…